L'éternel souvenir de Jean d'Ormesson

Jean d'Ormesson nous a quitté avec cette classe et cette élégance qui le caractérisaient tant. En toute discrétion, sans grand fracas, il a poussé la porte de l'au-delà à l'âge de 92 ans. Celui qui avait remercié la Ville du Plessis-Robinson de l'avoir rendu immortel en le nommant parrain de la Médiathèque s'en est allé. Immortel, il le sera certainement à travers son éternel souvenir. Retour sur un homme d'exception, ambassadeur de la langue française jusqu'au bout.

    Il avait cette simplicité des très grands, cette modestie qui n'appartient qu'aux personnes qui n'ont rien à prouver, et cette insatiable curiosité qui aident à prendre du recul sur les choses et à voir au plus profond des êtres.

    Son esprit brillant, sa joie de vivre, son appétit jamais assouvi pour les choses de la vie, son humour et son élégance, laisseront une empreinte indélébile. Il y a des personnalités auxquelles on s'attache presque naturellement, qui font partie du panthéon, de notre imaginaire collectif, comme des figures tutélaires immortelles, ou plus exactement que l'on aimerait voir immortelles. 

    Plus qu'un écrivain

    Que l'on veuille ou non, que l'on ait lu et apprécié ses ouvrages ou pas, Jean d'Ormesson est un personnage attachant, dont l'aura dépasse le seul cercle littéraire.

    Jean d’Ormesson est né le 16 juin 1925, d'un père diplomate, André d'Ormesson, ambassadeur de France et d'une descendante des Le Peletier de Saint-Fargeau, Marie Anisson du Perron. Il fait des études brillantes en entrant  en hypokhâgne et en intégrant l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm. Agrégé de philosophie, il fait un passage à l'Unesco puis dirige de Le Figaro entre 1974 et 1977.

    Après des débuts hésitants en littérature, le succès vient avec La Gloire de l'Empire, publié chez Gallimard en 1971, qui reçoit le Grand Prix du Roman de l'Académie Française. A 48 ans, il est élu à l'Académie française en 1973 au fauteuil de Jules Romain. Après Au plaisir de Dieu publié en 1974, le succès ne le quitte plus. Il ne cessera d'écrire en jonglant avec facilité entre analyse introspective et méditations sur le monde.

    Il publie dix livres en 15 ans, preuve de son incroyable dynamisme. Hommage suprême, la Bibliothèque de La Pléiade chez Gallimard publie un volume de ses romans en 2015. En 2016, il écrit un livre Je dirai malgré tout que cette vie fut belle dont les dernières pages ont une valeur de testament, qui proposent une analyse lumineuse et profonde sur le sens de la vie et de notre présence ici bas.

    Un livre qui montre que cet homme du monde, passionné et passionnant savait prendre de la hauteur, et qu'il prenait un malin plaisir à nous embarquer avec lui. Cette fois, il fera le voyage sans nous. Bon voyage Jean d'O !

    Dans sa grande simplicité, le jour de l'inauguration de la Maison des Arts, Jean d'Ormesson avait remercié la municipalité d'avoir donné son nom à la Médiathèque, en disant non sans humour " Je me sens désormais un citoyen du Plessis-Robinson. (...) Pour la première fois j'ai un sentiment d'immortalité ."

    Et d'ajouter "Cocteau disait : nous sommes immortels pour la durée de notre vie. Ensuite, nous nous changeons en fauteuils."

    De la profondeur, de l'humour et de la légereté : la signature de Jean d'Ormesson ?

     

    Souvenez-vous...

    Entretien avec Jean d'Ormesson en février 2017, dans le Petit Robinson N°305

    Le 11 juin dernier, Jean d’Ormesson inaugurait la nouvelle médiathèque de la Maison des Arts. L’écrivain préféré des Français avait marqué les Robinsonnais en prononçant un discours plein de fraîcheur. Celui qui ne cesse de défendre une littérature vivante, celui dont le dynamisme et la ferveur en font un ambassadeur privilégié de notre langue, celui qui porte un regard émerveillé sur le monde et dont la joie de vivre est communicative, a accepté de nous livrer quelques impressions sur la place du livre et de la lecture à l’ère numérique.

    Quelle place pour le livre et l'écriture aujourd'hui ?

    « Le livre a bien entendu occupé toute ma vie, et j’essaie de le maintenir vivant. Avec l’évolution du numérique, il est certain que l’image va l’emporter sur la parole mais toute la civilisation est fondée sur le livre. Nous ne pouvons oublier les grandes dates qui ont marqué notre histoire, de la naissance de l’écriture à l’invention de l’imprimerie, en passant par la construction des bibliothèques. D’ailleurs, les grands écrivains ont beaucoup écrit sur le sujet, à l’image de Jorge Luis Borges (1899-1986). » Dans la Bibliothèque de Babel, l’auteur imagine une bibliothèque contenant la totalité des livres possibles. Une race d'hommes erre à travers les salles en proie à l’angoisse, cherchant le Livre des Livres, qui répondrait à toutes les énigmes. Cette quête durant depuis une éternité les hommes ont parfois brûlé des livres dans leur désespoir. Personne ne sait si le fameux Livre des Livres existe encore car chaque livre est unique. Et cet ouvrage peut sonner comme un avertissement.

    Pour Jean d’Ormesson, « le livre, surtout le livre de poche, a encore toute sa place aujourd’hui. C’est une espèce d’ordinateur de poche, très commode, qui nous fait voyager. On vit mieux avec des livres, ils donnent un éclat et une gaieté à la vie. Lire ne doit pas être un devoir ou une obligation, c’est avant tout un plaisir. Il est certain que l’apprentissage de la lecture passe par la famille et l’école. »

    Lire doit être avant tout un plaisir pour l'académicien...

    Prendre plaisir à lire, c’est une autre manière d’apprivoiser la langue française, plus libre, une façon détournée de se nourrir de nouveaux mots, de mémoriser leur orthographe, de chérir et de s’approprier cet héritage, sans forcément subir le poids d’un apprentissage imposé.

    Il suffit de peu de chose pour attraper le virus de la lecture, et l’on commence rarement par de grands classiques. C’est souvent par des héros à notre portée que l’on pousse la porte de ce nouveau monde.

    « J’ai commencé comme tout un chacun, par des B.D, Les pieds nickelés, Ribouldingue, Bibi Fricotin, Arsène Lupin. Puis je me suis passionné pour les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. » Une manière de dire qu’on ne naît pas immortel, et que l’on peut le devenir en se laissant happer par la magie de la lecture.

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